Mise sur le devant de la scène française par le Plan biodiversité1 de juillet 2018, l’ « artificialisation » a depuis fait couler beaucoup d’encre quant au sens qu’il fallait lui attribuer.

Le concept semble, en première approche, assez intuitif. Il concerne des phénomènes par lesquels l’action humaine éloigne de son état naturel initial un sol, un espace, un paysage, un territoire. Chacun peut reconnaître sans difficulté que les grandes constructions humaines (nos villes, nos autoroutes, nos aéroports…) modifient drastiquement le territoire à mesure qu’elles progressent et occupent plus de place : c’est le phénomène bien connu d’étalement urbain.

Mais lorsqu’il s’agit de rentrer plus finement dans la caractérisation de ce processus et de la distinction entre naturel et artificiel, la question se complique.

Des définitions à foison

Ce ne sont pourtant pas les définitions qui manquent. À titre d’exemples et sans chercher l’exhaustivité, voici trois acceptations différentes du terme, chacune légitime dans son domaine propre :

« Modification du milieu (sol, climat) ou des plantes, provoquée par l’homme, en vue d’améliorer les conditions d’une production agricole. »2

Dictionnaire Larousse

L’artificialisation porte ici une connotation plutôt positive : elle vise à « améliorer » un système agricole, en augmentant ses capacités productives.

La question de l’étalement urbain n’y est pas évoquée, puisque l’artificialisation ne se déroulerait qu’en milieu agricole.

« Selon Eurostat, les sols artificialisés recouvrent les sols bâtis et les sols revêtus et stabilisés (routes, voies ferrées, parkings, chemins…). Le ministère de l’Agriculture en France retient une définition plus large, qui recouvre également d’autres « sols artificialisés », comme les chantiers, les terrains vagues, et les espaces verts artificiels. L’artificialisation correspond à un changement d’utilisation, laquelle n’est pas nécessairement irréversible. »3

Site Internet du Gouvernement français

Au contraire, dans cette définition, il s’agit bien d’un changement d’occupation des sols.

L’artificialisation consiste en une conversion d’espaces naturels ou agricoles vers des espaces urbains ou assimilés.

« Ensemble des transformations dues à l’homme, plus ou moins volontaires et raisonnées, qui modifient en tout ou partie la physionomie et les fonctionnements d’un milieu ou d’un paysage. L’artificialisation est le résultat final de l’anthropisation, qui est un processus.

Les sols artificialisés sont des sols ne permettant plus l’écoulement normal des eaux, ni son infiltration. Les sols naturels ou faiblement anthropisés jouent des rôles majeurs dans la dynamique de l’écoulement des eaux. Dans le cas des sols artificialisés, cette dynamique est entièrement assumée par les sociétés humaines. »4

Glossaire de géographie de l'ENS de Lyon

L’artificialisation n’est plus comprise comme l’acte de transformation lui-même, mais sa conséquence. Dans une acception bien plus large du terme, elle englobe tout changement résultant de nos activités.

La caractérisation des sols sous la forme d’un dysfonctionnement (ici, du cycle de l’eau) et non selon leur usage, laisse ouverte la possibilité que des sols non urbains soient artificialisés.

Alors qu’est-ce qui constitue une artificialisation ? Selon le point de vue que l’on adopte, plusieurs éléments peuvent être associés à cette transformation, sans qu’aucun ne suffise à résumer la notion en entier.

Quelques signes d’Artificialisation

Armature en béton de l'ancienne piste de bobsleigh de Sarajevo, envahie par la végétation

L’ancien site olympique de Sarajevo (JO d’hiver 1984), laissé à l’abandon depuis la guerre de Bosnie-Herzégovine au début des années 90, témoigne de la rémanence des traces laissées par l’artificialisation, même après que la nature ait « repris ses droits ».

Premier suspect : l’imperméabilisation

L’imperméabilisation des sols par une couverture minérale ou synthétique est spécifiquement pointée du doigt par le glossaire de l’ENS de Lyon. Ce point est de loin le plus consensuel : l’imperméabilisation est un facteur évident d’artificialisation.

Résultat de l’emprise de l’Homme sur son environnement, les revêtements comme le bitume ou le béton caractérisent de façon flagrante les lieux que nous avons investis intensément et durablement. Du village à la mégalopole, en passant par les équipements construits hors des villes et par les réseaux de voiries qui les relient, ils marquent distinctement les paysages et nécessitent la destruction préalable des milieux naturels qui les ont précédés. Ces surfaces, bâties ou non, sont autant d’espace retiré aux écosystèmes natifs.

Les sols revêtus sont souvent imperméables, c’est-à-dire qu’ils empêchent l’infiltration directe des eaux pluviales. Cette caractéristique est perçue comme un signe majeur des perturbations que nous engendrons, puisqu’elle dérègle le cycle de l’eau à plus d’un titre. L’imperméabilisation est à l’origine de ruissellements, d’inondations voire de coulées de boues au niveau des exutoires, de la mauvaise recharge des aquifères souterrains, et contribue au phénomène d’îlot de chaleur urbain en réduisant les surfaces d’évapotranspiration.

Bouleversements à l’horizon

La définition du Gouvernement français précise toutefois que les espaces artificialisés ne s’arrêtent pas aux sols bâtis, revêtus ou stabilisés, mais peuvent aussi concerner des sols perméables.

En effet, le processus de formation naturelle d’un sol, la pédogenèse, se déroule sur un pas de temps allant, selon les situations, de quelques dizaines d’années à plusieurs millénaires5. Or les sols urbains connaissent généralement de nombreuses transformations : déblais et remblais, terrassement, reliefs façonnés, destructuration et mélange des horizons formés par l’action biologique, sans parler des intrants (engrais, phytosanitaires) et des pollutions.

Souvent même, les matériaux servant de substrat aux espaces plantés des villes ne sont pas d’origine, mais sont des remblais issus de chantiers et/ou des terreaux prélevés en milieu agricole ou naturel. Toutes ces altérations affectent durablement leurs propriétés (cf. Trame brune) et certaines sont irréversibles à l’échelle des civilisations humaines.

Dessin d'un ver de terre coiffé d'un casque de chantier

Les vers de terre sont surnommés « ingénieurs de l’écosystème » car leur alimentation et leur circulation dans le sol structurent celui-ci. Mais leur travail est fragile : la dégradation physique ou chimique des sols peut entraver leur aération, la circulation de l’eau et la décomposition des nutriments.

L’éclairage artificiel – qu’il s’agisse de l’éclairage des routes et de l’espace public, de l’illumination des bâtiments, des enseignes publicitaires, ou encore des phares des véhicules – génère un halo perceptible loin au-delà des limites de la ville.

Artificialisations hors-sol

Nous avons jusqu’ici essentiellement parlé d’artificialisation des sols